mercredi 30 décembre 2009

La vision et la Grâce

La terre était ravagé par le feu
Et le grondement de la mort
Hurlait pour massacrer un monde que sa faim avait créé ;
J'ai entendu retentir les ailes de fer de la destruction :
Le cri de guerre du titan résonnait dans mes oreilles,
l'alarme et le tumulte secouaient la nuit armée.

J'ai vu les pionniers de flamme du Tout-puissant
Sur le versant céleste qui touche la vie
Descendre en foule les marches d'ambre de la naissance ;
Avant-coureurs d'une multitude divine
Ils venaient par les sentiers de l'étoile du matin,
Ils entraient dans le petit espace de la vie mortelle.

Je les ai vus traverser le crépuscule d'un âge,
Les fils aux yeux de soleil d'une aube merveilleuse,
Les grands créateurs au front ceint de calme,
Puissants briseurs des barrières du monde
Et lutteurs contre le destin dans le champ clos de ses décrets,
travailleurs dans les mines des dieux,
Messagers de l'Incommunicable,
Architectes de l'immortalité.

Ils entraient dans la sphère déchue des hommes,
Leurs faces portaient encore la gloire de l'Immortel,
Leurs voix communiaient encore avec la pensée de Dieu,
Leurs corps irradiaient la beauté de la Lumière de l'Esprit,
Porteurs du mot magique, du feu mystique,
Porteurs de la coupe dionysiaque de la joie,
Leurs yeux brillaient d'un homme plus divin,
Leurs lèvres chantaient l'hymne inconnu de l'allégresse de l'âme,
Leurs pas résonnaient dans les corridors du temps.

Grands prêtres de la sagesse et de la douceur et de la puissance et félicité,
Découvreurs des chemins ensoleillés de la beauté,
Nageurs des torrents rieurs de l'Amour brûlant,
Corybantes dans le temple d'or de l'extase,
Un jour leur pas changeront la souffrance de la terre
et justifieront la lumière sur la face de la nature.
...

Sri Aurobindo,
Extrait de Savitri livre III, chant IV.

jeudi 24 décembre 2009

mardi 1 décembre 2009

Carnet du 19 mars 1983

Pour moi, tel que je le comprends, toutes ces manipulations ont un seul sens : la descente, l'infiltration et l'imprégnation de la conscience matérielle par le Pouvoir nouveau. C'est ça qui fait le travail et qui sait ce qu'il a à faire, nous ne savons rien.

Les effets de ce Pouvoir :

1) Purification du subconscient et de toutes les vieilles empreintes, réactions, habitudes de la conscience matérielle, corporelle. C'est le "cocon noir". Ça triture tout ce magma collant.

2) Plus ça purifie, plus le filet se décolle, et par voie de conséquence, c'est l'élargissement de la conscience matérielle qui retrouve son unité avec la Matière. Le corps "pur" se dé-couvre de son manteau individuel, un manteau de mensonge. C'est le faux corps mortel qui peu à peu se laisse infiltrer et envahir par le vrai corps total.

3) L'effet ultime (ou prochain) doit être l'éveil de la conscience cellulaire : la splendeur qui est dedans. Ce qui est tout en haut éveille ce qui est tout en bas. Alors le travail se fera automatiquement du dedans, de l'intérieur du corps. Ce sera le commencement de la supramentalisation, avec ses effets inconnus.

Les moyens du travail :

Je n'en connais qu'un : Le mantra de Mère. Et d'abord cette merveilleuse syllabe ÔM, magique, comme un harpon de lumière, qui monte tout droit et va ouvrir les écluses du Supramental ou du Pouvoir nouveau. C'est vraiment l'invocation du Suprême. Et la réponse merveilleuse.

Et puis l'abandon total, sans peur : se laisser emporter par le Pouvoir comme un fétu, laisser faire, surtout laisser faire, ne jamais "orienter" l'expérience. La passivité totale avec l'aspiration intense du corps : être à Toi. C'est tout. Si on est à Toi purement, tout le reste en découle.

Le nom de Sri Aurobindo est aussi un merveilleux Mantra.

Extraits de Carnets d'une Apocalypse

dimanche 1 novembre 2009

Le goût du Divin

C’était ce sentiment si chaud, si intime, si... (je ne sais pas comment dire), si doux et si puissant à la fois, et si... oh ! c’était concret ! Toute l’atmosphère, toute l’atmosphère était devenue concrète: tout-tout avait le goût du Seigneur. Je ne sais pas comment expliquer cela. C’était tout à fait matériel, c’était comme si on en avait plein la bouche! plein partout, comme ça – c’était comme cela. Et d’une façon tellement physique! comme... on pourrait le comparer au goût le plus délicieux qu’on puisse avoir (c’était le sens du contact et du goût), très-très matériel. C’était comme si, en fermant la main, on avait au-dedans de sa main quelque chose de solide – une vibration si chaude, si douce et si forte, si puissante, si concrète !

Évidemment, cela prouve qu’il y a une évolution dans ce sens-là, dans toute cette agglomération de cellules, mais...

Au fond, on veut autre chose.

Au fond, ce que l’on veut, c’est... (long silence) c’est quelque chose comme un absolu dans la présence, l’action, la conscience, qui annule ce (Mère fait un geste ici qui, peut-être, exprime une distance, une séparation, ou un échange entre deux choses distinctes)... On ne peut presque plus appeler cela une «dualité», mais il y a tout de même «quelque chose qui voit et qui sent». C’est cela qui irrite.

Je sens bien, n’est-ce pas, tout-tout est tendu comme ça vers une chose: «Toi, Toi seul, et qu’il n’y ait que Toi»... On ne peut pas dire «Moi» (il y a toujours un malentendu avec cet imbécile de moi), mais ce n’est pas «Toi», ce n’est pas «Moi», c’est... une seule chose. Que ÇA, ça soit, et rien d’autre.

Tant que ce n’est pas ÇA, ah! c’est... oui, on empierre la route.

Alors ce n’est pas amusant à dire.

Si, c’est important.

(long silence)

C’est nuit et jour, et jour et nuit, quand je vois les gens, quand je ne les vois pas...

Quand je suis toute seule, alors c’est admirable ! Ce corps, dès qu’il est tout seul, oh !... c’est comme s’il fondait – comme cela, fondait. Il n’y a plus de limites, il est content: «Oh! enfin, je peux ne plus être !»

Et alors, vraiment – vraiment il s’oublie; vraiment ça passe à autre chose.

Mais tout le reste du temps... Et puis les lettres à lire, les choses à organiser et les gens à voir, du matin jusqu’au soir. Et la nuit, chaque fois que je sors de ma transe, il y a comme une nuée de choses qui sont là (geste autour de la tête) à attendre qu’on les entende, qu’on leur prête attention.

Parfois il y a des choses amusantes; si je notais tout ce que je vois! Il y a des choses... des choses qui paraissent non pas comme elles sont dans la vie ordinaire, mais telles quelles sont, vues par un œil un peu plus clairvoyant – c’est assez amusant. Mais enfin ce n’est rien, c’est une sorte de distraction.

Et tout le temps, il dit... Tu sais, il est simplement merveilleux (le corps), tout le temps, chaque fois que je bougonne ou je ronchonne, il dit : «Mais c’est pour Moi, c’est Moi, c’est Moi, c’est pour Moi...», comme ça. «N’oublie pas, c’est pour Moi, c’est Moi, c’est Moi qui amène les gens, c’est Moi qui organise, c’est Moi qui leur fais demander, c’est Moi...» Bien-bien. Alors je me tire les oreilles ou les cheveux, et je me dis : imbécile !

(silence)

Mais cette expérience, c’était la première fois que je l’avais. Le contact physique, je t’ai dit que je l’avais déjà eu; mais là, ce n’était pas ça, c’était beaucoup plus matériel que ça, et cela avait une relation avec le goût. C’était comme si toute l’atmosphère et toutes les choses étaient un aliment merveilleux, une nourriture... une nourriture extatique.

Pour l’odorat, j’avais déjà eu l’expérience: la vibration divine, la vibration d’Ananda dans les odeurs. Tu sais que Nripendra a sa cuisine juste sous ma fenêtre: il passe sa matinée et son après-midi à faire de la cuisine pour les enfants; tout ça, ça monte, ça vient avec des bouffées d’air. Et quand l’arbre du Samâdhi est en fleurs, ça vient avec des bouffées d’air; quand les gens brûlent de l’encens en bas, ça vient avec des bouffées d’air – tous-tous les parfums («parfums»: disons odeurs). Et tout cela, ça vient généralement pendant que je marche pour mon japa : c’est l’Ananda des odeurs, chacune avec son sens, son expression, son... (comment dire ?) son mobile et son but, comme ça – admirable! Et il n’y a plus de bonnes ou de mauvaises odeurs, ça n’existe plus: chacune a son sens – son sens et sa raison d’être. J’ai eu cette expérience depuis longtemps.

Mais ça (l’expérience du goût), c’était tout à fait nouveau. Ça n’a pas duré longtemps: ça a duré quelque minutes seulement parce que j’étais ahurie! C’était comme si ma bouche était pleine, tu sais, des nourritures les plus merveilleuses qu’on puisse imaginer. Et puis mes mains ramassaient ça dans l’atmosphère, c’était si drôle !

Évidemment on est en train de préparer le corps à quelque chose.

Mais ce corps est encore beaucoup trop ouvert aux formations mentales des gens, alors il a à lutter contre... – oh!

C’est cela que je lui reproche: pourquoi il lutte ? Pourquoi, tout d’un coup, j’ai une fatigue terrible qui tombe sur moi ? Alors il faut se raidir. Lui, naturellement, il ne fait qu’une chose: il répète automatiquement le mantra; alors tout se tasse et tout s’arrange. Mais pourquoi est-ce nécessaire ? Cela devrait se faire automatiquement (le nettoyage des vibrations mauvaises). Pourquoi avoir besoin de se souvenir ? ou d’opposer une lutte – oh ! une bataille !


Ce n’est pas lui qui se plaint, il ne se plaint pas du tout: c’est moi qui me plains ! Je crois qu’il fait de son mieux mais il y a en travers cette espèce de (on peut à peine parler de mental), cette espèce d’activité de type mental dans la matière, qui intervient... c’est sordide. Je n’ai pas encore pu l’éliminer tout à fait.


Il y a des moments où c’est tout à fait arrêté. Oh! pendant que je marche, quelquefois, tout est tenu comme ça (geste, comme si tout était dominé d’en haut et immobilisé), raide.

Mais alors, la difficulté, c’est que, pour la conscience ordinaire (et malheureusement je suis entourée d’un tas de gens qui ont une conscience très ordinaire – enfin elle me paraît très ordinaire; au point de vue humain, probablement, ce sont des gens assez remarquables, mais pour moi, elle me paraît tout à fait ordinaire), pour la conscience ordinaire, ça a l’air d’un état d’abrutissement, d’imbécillité, de coma, ou bien de... oui, de torpeur. Ça a toutes ces apparences. Quelque chose qui devient immobile, irresponsif, arrêté net, comme ça (même geste que tout à l’heure): on ne peut plus penser, on ne peut plus observer, on ne peut plus réagir, on ne peut plus rien, on est comme ça (même geste). Mais il y a tout ça qui vient du dehors, tout le temps, tout le temps, des choses qui viennent et qui essayent d’interrompre ça; mais si j’arrive à les empêcher, si je peux garder cet état, au bout d’un certain temps ça devient quelque chose de si MASSIF ! de si concret dans la puissance, si massif dans son immobilité, ooh !... Ça doit mener quelque part.

Mais je n’ai pas pu garder cet état assez longtemps (il faut le garder pendant des heures), je n’ai pas pu: il y a tout le temps quelque chose qui interrompt. Et alors, quand le corps est tiré de là brusquement, c’est comme s’il perdait son équilibre; alors là, il y a un petit moment qui est mauvais.

Je comprends les gens qui s’en vont ! Mais ce n’est pas ça, c’est pas ça qu’on veut de moi! C’est que j’aie assez de souplesse pour que les deux puissent être en même temps (geste exprimant l’emboîtement ou la fusion des deux mondes)...

Extrait de l'Agenda du 19 mai 1961

vendredi 16 octobre 2009

30 juillet 1914

J'ai écouté la voix des vagues et elle m'a conté bien des merveilles. Elle m'a parlé de la joie de vivre et des extases du mouvement.

Ô mer, tu m'as redit en un cantique sans fin et sans cesse renouvelé la puissance d'amour qui rend vraies toutes choses. En contemplant la splendeur de ton action invincible, j'ai perçu l'irrésistible élan emportant l'univers vers la Suprême Réalité; la force qui te soulève et change en montagnes ta surface n'est-elle point semblable à celle qui fait sortir le monde de son inertie pour faire naître en lui l'aspiration vers le Divin.

Puis à mesure que dans le silence je te regardais, plus profondément encore tu m'as parlé, et tu m'as dit le grand mystère de l'Amour éternel s'aimant en toutes les formes, se révélant à lui-même dans toutes les activités. Déjà en mon être cet ineffable Amour vivait conscient de lui- même, mais à cette heure-là sa vie revêtit une exceptionnelle intensité, ou peut-être la perception individuelle fut d'une exceptionnelle clarté.

Ô Seigneur adorable, Souverain Maître du monde, Toi qui étant tout possèdes et jouis de tout, as-Tu, à cet instant de Ton éternité, jeté un plus précis regard vers nous pour que nous soyons ainsi baignés d'une telle magnificence d'amour, ou bien as-Tu, dans l'humble instrument de cet être fugitif et limité, voulu goûter de façon plus forte et complète, plus intense et précise Ta propre joie d'être et de Te manifester ? Tout s'est soudain éclairé de l'inexprimable beauté de Ta Vérité et dans le miroir de la conscience individuelle Tu as réfléchi l'infinie variété des modes d'expression propre de Ton être qui est Amour.

Douleur et jouissance s'unissaient à se confondre en une extase qui semblait devoir consumer l'être de ses flammes ardentes. Oh, que ce quelque chose de Toi qui s'est cristallisé en ce que j'appelle mon être T'a bien compris et T'a puissamment aimé en ces instants inoubliables. Toutes les barrières de la pensée et de la sensation avaient disparu, consumées par l'ardeur de Ton feu divin et ce fut bien Toi-même en cet instant qui jouis de Ton éternelle et infinie présence en tout. Tu fus toutes les actions et toutes les résistances, toutes les sensations et toutes les pensées, celui qui aime et celui qui est aimé, ce qui se donne et ce qui reçoit en une inépuisable et mouvante harmonie.

J'ai écouté le cantique des vagues et il m'a conté de bien grandes merveilles.

jeudi 17 septembre 2009

La découverte suprême

Si nous voulons progresser intégralement, il nous faut ériger en notre être conscient une synthèse mentale forte et pure qui puisse nous servir de protection contre les tentations du dehors, de point de repère pour nous éviter tout détour, de phare pour éclairer notre route sur l'océan mouvant de la vie. Chacun doit construire cette synthèse mentale suivant ses propres tendances, ses propres affinités, ses propres aspirations. Mais si nous la voulons vraiment vivante et lumineuse, il faudra qu'elle ait à son centre l'idée qui est la représentation intellectuelle symbolique de Ce qui est au centre de notre être, de Ce qui est notre vie et notre lumière.

Cette idée exprimée en paroles sublimes a été enseignée sous des formes diverses par tous les grands Instructeurs à travers tous les pays et tous les temps. Le Moi de chacun et le Grand Moi universel ne sont qu'un.

Tout ce qui est étant de toute éternité dans son essence et son principe, pourquoi distinguer entre l'être et son origine, entre nous-même et ce que nous plaçons au commencement ? C'est avec raison que d'anciennes traditions disaient : "Nous et notre origine, nous et notre Dieu sommes un."

Et cette unité doit s'entendre non point comme un simple rapport d'union plus ou moins étroite et intime, mais comme une identité véritable. Ainsi, quand il essaie de remonter de proche en proche jusqu'à l'inaccessible, l'homme qui cherche le divin oublie que toute sa connaissance et toute son intuition ne sauraient lui faire faire un pas dans cet infini, et il ne sait pas que ce qu'il veut atteindre, que ce qu'il croit si loin de lui est en lui.

Et comment pourrait-il savoir quelque chose de l'origine tant qu'il ne prend pas conscience de cette origine en lui-même ? C'est en se comprenant lui-même, en apprenant à se connaître qu'il peut faire la découverte suprême et, émerveillé, s'écrier comme le patriarche dont parle la Bible : "C'est ici la maison de Dieu et moi je ne le savais pas."

C'est pourquoi il faut exprimer la pensée sublime, créatrice des mondes matériels, faire entendre à tous la parole qui remplit les cieux et la terre : "Je suis en toute chose et en chaque être." Quand tous sauront cela, le jour promis des grandes transfigurations sera proche. Quand dans chaque atome de la matière les hommes reconnaîtront la pensée de Dieu qui l'habite, lorsqu'en chaque créature vivante ils apercevront l'ébauche d'un geste de Dieu, lorsqu'on chaque homme son frère saura voir Dieu, alors l'aube naîtra, chassant les ténèbres, les mensonges, les ignorances, les fautes et les douleurs qui accablent la nature entière.

Car "la nature entière souffre et gémit attendant que les Fils de Dieu se révèlent". C'est bien la pensée centrale, celle qui résume toutes les autres, celle qui devrait être toujours présente dans notre souvenir comme le soleil qui illumine toute la vie.

C'est pourquoi je vous la rappelle aujourd'hui. Car si nous poursuivons notre route en emportant dans notre cœur cette pensée comme le joyau le plus rare, le trésor le plus précieux, si nous lui laissons faire son œuvre d'illumination, de transfiguration en nous, nous saurons qu'elle est vivante au centre de tout être et de toute chose, et en elle nous sentirons cette merveilleuse unité de l'univers.

Alors nous comprendrons combien vaines et enfantines sont nos pauvres satisfactions, nos sottes disputes, nos mesquines passions, nos indignations aveugles. Nous verrons se dissoudre nos petits travers, tomber les derniers retranchements de notre personnalité bornée, de notre égoïsme inintelligent. Nous nous sentirons emportés dans ce sublime courant de spiritualité vraie qui nous fera sortir de nos cadres limités, de nos étroites frontières :

Le Moi individuel et le Moi universel ne sont qu'un; en chaque monde, en chaque être, en chaque chose, en chaque atome est la Présence Divine, et l'homme a pour mission de la manifester. Pour cela, il lui faut prendre conscience de cette présence Divine en lui. Certains, pour y parvenir, ont besoin d'un véritable apprentissage : leur être égoïste est trop absorbant, trop fixe, trop conservateur, et la lutte contre lui est longue et douloureuse. D'autres, au contraire, plus impersonnels, plus plastiques, plus spiritualisés, entrent facilement en contact avec la source inépuisablement divine de leur être. Mais ceux-là aussi, ne l'oublions pas, doivent quotidiennement, constamment, se livrer à un méthodique travail d'adaptation, de transformation, afin que rien en eux ne vienne plus obscurcir le rayonnement de cette pure lumière.

Mais comme le point de vue change dès que l'on atteint cette conscience profonde ! Comme la compréhension s'élargit, comme la bienveillance s'accroît ! À ce sujet un sage a dit : "Je voudrais que chacun de nous en vînt au point d'apercevoir le Dieu intérieur qui réside même dans le plus vil des êtres humains; au lieu de le condamner nous dirions : "Surgis, Être resplendissant, toi qui es toujours pur, qui ne connais ni la naissance ni la mort, surgis, Tout-Puissant et manifeste ta nature."

Conformons-nous à cette belle parole et nous verrons tout se transformer comme par miracle autour de nous.

Voilà l'attitude d'amour vrai, conscient, perspicace, de l'amour qui sait voir derrière les apparences, comprendre malgré les mots, et qui, à travers tous les obstacles, communie constamment avec les profondeurs. Que pèsent nos impulsions et nos désirs, nos angoisses et nos violences, nos souffrances et nos luttes, toutes ces péripéties intimes dramatisées indûment par notre imagination déréglée, que pèsent-elles devant ce grand, ce sublime, ce divin amour penché sur nous du plus profond de notre être, indulgent à nos faiblesses, redressant nos erreurs, cicatrisant nos plaies, baignant notre être tout entier de ses effluves régénérateurs?

Car la Divinité intérieure ne s'impose point, ne réclame point, ne menace point; elle s'offre, elle se donne, elle se cache, elle s'oublie au sein des êtres et des choses; elle ne blâme point, elle ne juge ni ne maudit ni ne condamne, mais elle est à l'oeuvre sans cesse pour perfectionner sans contrainte, réparer sans reproches, pour encourager sans impatience, pour enrichir chacun de tous les trésors qu'il peut recevoir; elle est la mère dont l'amour enfante et nourrit, garde et protège, conseille et console; elle comprend tout, c'est pourquoi elle supporte tout, elle excuse et pardonne tout, elle espère et prépare tout; portant tout en elle, elle n'a rien qui ne soit à tous, et parce qu'elle règne sur tous elle est servante de tous; c'est pourquoi ceux qui, petits ou grands, veulent être rois avec elle et dieux en elle, se font, comme elle, non point despotes mais serviteurs parmi leurs frères.

Qu'il est beau cet humble rôle de serviteur, ce rôle de tous ceux qui furent des manifestateurs, des annonciateurs du Dieu qui est en tous, du Divin Amour animant toute chose...

Et en attendant de pouvoir suivre leur exemple et devenir comme eux de vrais serviteurs, laissons-nous pénétrer par ce Divin Amour, transformer par Lui; donnons-Lui, sans restriction, ce merveilleux instrument qu'est notre organisme matériel. Il lui fera produire son maximum dans tous les plans d'activité.

Pour arriver à cette totale consécration de nous-même, tous les moyens sont bons, toutes les méthodes ont de la valeur. La seule chose tout à fait indispensable est la persévérance dans la volonté d'atteindre ce but. Car alors toutes les études que l'on fait, tous les actes que l'on accomplit, tous les êtres humains que l'on rencontre, viennent nous apporter une indication, une aide, une lumière pour nous guider sur le chemin.

Avant de terminer, pour ceux qui ont déjà fait beaucoup d'efforts infructueux en apparence, pour ceux qui ont fait connaissance avec les embûches sur la route et qui ont mesuré leur faiblesse, pour ceux qui risquent de perdre confiance et courage, j'ajouterai quelques pages. Destinées à réveiller l'espoir au cœur de ceux qui souffrent, elles ont été écrites par un travailleur spirituel au moment où toutes les épreuves fondaient sur lui comme des flammes purificatrices.

Vous qui êtes las, abattus, meurtris, vous qui tombez, qui vous croyez vaincus peut-être, écoutez la voix d'un ami; il connaît vos tristesses, il les a partagées, il a souffert, ainsi que vous, des maux de la terre; il a comme vous traversé des déserts sous le faix du jour, il sait ce que sont la soif et la faim, la solitude et l'abandon, le dénûment du cœur plus cruel que les autres ; hélas S il sait aussi ce que sont les heures de doute, il connaît les erreurs, les fautes, les défaillances, toutes les faiblesses.

Mais il vous dit : courage ! Écoutez la leçon que, chaque matin, apporte à la terre, dans ses premiers rayons, le soleil levant. C'est une leçon d'espérance, un message de consolation.

Vous qui pleurez, vous qui souffrez, vous qui tremblez, n'osant prévoir le terme de vos maux, l'issue de vos douleurs, regardez : Il n'est pas de nuit sans aurore, et l'aube se prépare quand l'ombre s'épaissit; il n'est pas de brouillard que le soleil n'efface, pas de nue qu'il ne dore, pas de pleur qu'il ne sèche un jour, pas d'orage après lequel ne rayonne son arc triomphal, il n'est de neige qu'il ne fonde, ni d'hiver qu'il ne change en printemps radieux.

Et pour vous non plus, il n'est pas d'affliction qui ne produise son poids de gloire, pas de détresse qui ne puisse être transformée en joie, de défaite en victoire, de chute en ascension plus haute, de solitude en foyer de vie, de désaccord en harmonie; parfois c'est le malentendu de deux esprits qui oblige deux cœurs à s'ouvrir pour communier; il n'est pas, enfin, d'infinie faiblesse qui ne puisse se changer en force. Et même c'est dans la faiblesse suprême qu'il plaît à la toute-puissance de se révéler!

Écoute, mon petit enfant, qui te sens aujourd'hui si brisé, si déchu peut-être, qui n'as plus rien, plus rien pour couvrir ta misère et nourrir ton orgueil, jamais encore tu n'as été plus grand ! Comme il est près des cimes, celui qui s'éveille dans les profondeurs, car plus l'abîme s'approfondit, plus les hauteurs aussi se révèlent!

Ne sais-tu pas cela, que les forces les plus sublimes des extensions cherchent pour se vêtir les voiles les plus opaques de la matière? Oh les noces splendides du souverain amour et des plus obscures plasticités, du désir de l'ombre avec la plus royale lumière!

Si l'épreuve ou la faute t'ont jeté bas, si tu as sombré dans quelque bas-fonds de souffrance, ne t'afflige point, car c'est là que pourront t'atteindre la divine tendresse et la suprême bénédiction! Parce que tu es passé au creuset de douleurs purificatrices, à toi les ascensions glorieuses.

Tu es au désert : eh bien, écoute les voix du silence. Le bruit des paroles élogieuses et des applaudissements du dehors avait réjoui ton oreille, mais les voix du silence réjouiront ton âme en éveillant en toi l'écho des profondeurs, le chant des harmonies divines!

Tu marches en pleine nuit. Eh bien, recueille les trésors sans prix de la nuit. Au grand soleil s'illuminent les routes de l'intelligence, mais dans la nuit, aux clartés blanches, se trouvent les sentiers cachés de la perfection, le secret des richesses spirituelles.

Tu suis la voie des dépouillements ; elle conduit vers la plénitude. Quand tu n'auras plus rien, tout te sera donné. Car pour ceux qui sont sincères et droits, c'est toujours du pire que sort le meilleur.

Chaque grain que l'on met en terre en produit mille. Chaque coup d'aile de la douleur peut être un essor vers la gloire.

Et quand l'adversaire s'acharne sur l'homme, tout ce qu'il fait pour l'anéantir le grandit.

Écoute l'histoire des mondes, regarde : le grand ennemi semble triompher. Il jette dans la nuit les êtres de lumière, et la nuit se remplit d'étoiles. Il s'acharne sur l'œuvre cosmique, il attente à l'intégrité de l'empire sphérique, rompt son harmonie, le divise et le subdivise, disperse sa poussière aux quatre vents de l'infini, et voici que cette poussière se change en semence dorée, fécondant l'infini et le peuplant de mondes qui, désormais, autour de leur centre éternel graviteront dans l'orbite élargie de l'espace; en sorte que la division même produit une unité plus riche et plus profonde, et multipliant les surfaces de l'univers matériel, agrandit l'empire qu'elle devait ruiner.

Il était beau, certes, le chant de la sphère primordiale bercée au sein de l'immensité; mais comme elle est plus belle encore et plus triomphale la symphonie des constellations, la musique des sphères, la chorale immense, remplissant les cieux d'un hymne éternel de victoire!

Écoute encore : nul état n'était plus précaire que celui de l'homme quand sur la terre il fut séparé de son origine divine. Au-dessus de lui s'étendait la frontière hostile de l'usurpateur, et aux portes de son horizon veillaient des geôliers armés d'épées flamboyantes.

Alors, comme il ne pouvait plus monter à la source de la vie, cette source jaillit en lui; comme il ne pouvait plus recevoir d'en haut la lumière, cette lumière resplendit au centre même de son être; comme il ne pouvait plus communier avec le transcendant amour, cet amour se fit holocauste et s'offrit, choisissant chaque être terrestre, chaque moi humain pour demeure et pour sanctuaire.

Voilà comment, dans cette matière méprisée mais féconde, désolée mais bénie, chaque atome renferme une pensée divine, chaque être porte en lui le Divin Habitant. Et si nul, dans tout l'univers, n'est aussi infirme que l'homme, nul non plus n'est aussi divin!

En vérité, en vérité, dans l'humiliation se trouve le berceau de la gloire !

28 avril 1912

samedi 15 août 2009