vendredi 10 juillet 2009

Méthodes dans le Yoga

Trouver le Divin est en réalité la raison principale de rechercher la Vérité spirituelle et la vie spirituelle; c'est la seule chose indispensable et sans elle tout le reste n'est rien.

Une fois que l'on a trouvé le Divin, il faut Le manifester, c'est-à-dire transformer tout d'abord notre conscience limitée en la Conscience divine, vivre dans la Paix, la Lumière, l'Amour, la Force, la Félicité infinis, devenir tout cela dans notre nature essentielle et, en conséquence, en être le réceptacle, le canal, l'instrument dans notre nature active.

Introduire dans l'activité le principe de l'unité sur le plan matériel, ou travailler pour l'humanité, est une interprétation mentale erronée de la Vérité: tel ne peut pas être le premier et le véritable but de la quête spirituelle.

Il nous faut trouver le Moi, le Divin; alors seulement nous pourrons savoir quel travail le Moi ou le Divin exige de nous. Jusque là, notre action dans la vie ne peut être qu'une aide ou un moyen pour trouver le Divin et ne devrait pas avoir d'autre raison d'être.

À mesure que nous grandissons dans la conscience intérieure, ou à mesure que la Vérité spirituelle du Divin croît en nous, notre vie et notre action doivent en effet découler de plus en plus de cette recherche, faire corps avec elle. Mais décider par avance, selon nos conceptions mentales limitées, de ce qu'elles doivent être, entrave la croissance en nous de la Vérité spirituelle.

À mesure que celle-ci grandira, nous sentirons la Lumière et la Vérité divines, la Puissance et la Force divines, la Pureté et la Paix divines travailler en nous, se charger de nos actions et aussi de notre conscience, les utilisant pour nous remodeler à l'Image du Divin, éliminant les scories pour y substituer l'or pur de l'Esprit. C'est seulement quand la Divine Présence sera permanente en nous et que la conscience sera transformée que nous aurons le droit de nous dire prêts à manifester le Divin sur le plan matériel.

Si nous érigeons un idéal ou un principe mental et l'imposons au travail intérieur, nous courons le risque de nous limiter à une réalisation mentale ou d'entraver et même de fausser, par une formation arrêtée à mi-chemin, la véritable croissance vers une communion et une unité totales avec le Divin et le jaillissement libre et intime de Sa volonté dans notre vie. Le mental moderne est particulièrement sujet à cette erreur d'orientation.

Il est infiniment préférable d'aborder le Divin pour la Paix, la Lumière ou la Félicité que donne Sa réalisation que de faire intervenir ces mobiles secondaires qui peuvent nous détourner de la seule chose indispensable.

La divinisation de la vie matérielle, tout autant que celle de la vie intérieure, fait partie de notre vision du Plan divin, mais elle ne peut être accomplie que par un jaillissement de la réalisation intérieure, quelque chose qui croît du dedans vers le dehors, non par la mise en œuvre d'un principe mental.

Vous m'avez demandé quelle discipline il fallait suivre pour convertir la recherche mentale en une expérience spirituelle vivante. La première nécessité est de pratiquer la concentration de votre conscience au-dedans de vous. Le mental humain ordinaire a, en surface, une activité qui voile le vrai Moi.

Mais il y a une autre conscience, cachée au-dedans derrière la conscience de surface, où nous pouvons acquérir la perception du vrai Moi et d'une vérité plus vaste et plus profonde de la nature, où nous pouvons réaliser le Moi, libérer la nature et la transformer. Tranquilliser le mental de surface et commencer à vivre au-dedans est le but de cette concentration. Cette conscience véritable, distincte de la conscience de surface, a deux centres principaux, l'un dans le cœur (non pas le cœur physique, mais le centre cardiaque au milieu de la poitrine), l'autre dans la tête.

Par la concentration dans le cœur on s'ouvre vers le dedans et en poursuivant cette ouverture intérieure, en pénétrant profondément, on devient conscient de l'âme ou être psychique, de l'élément divin dans l'individu. Cet être dévoilé commence à venir au premier plan, à gouverner la nature, à l'orienter, elle et tous ses mouvements, vers la Vérité, vers le Divin, et à appeler en elle tout ce qui est au-dessus. Il apporte la conscience de la Présence, la consécration de l'être au Suprême, il fait descendre dans notre nature une Force, une Conscience plus grande qui attendait au-dessus de nous.

La concentration dans le centre du cœur, accompagnée de l'offrande de soi au Divin et de l'aspiration à cette ouverture intérieure et à la Présence dans le cœur, est le premier mode de concentration et, si on peut le pratiquer, c'est un début naturel; car son résultat, une fois acquis, rend le chemin spirituel beaucoup plus aisé et sûr que si l'on commence d'une autre manière.

Cette autre manière consiste à se concentrer dans la tête, dans le centre mental. Si elle apporte le silence dans le mental de surface, elle ouvre au-dedans un mental intérieur plus vaste et plus profond qui est davantage capable de recevoir l'expérience et la connaissance spirituelles. Mais une fois que l'on est concentré à cet endroit, il faut ouvrir la conscience mentale silencieusement vers le haut à tout ce qui est au-dessus du mental.

Après un certain temps, on sent la conscience s'élever au-dessus; elle monte enfin au-delà du couvercle qui l'a si longtemps tenue enfermée dans le corps et trouve au-dessus de la tête un centre où elle se libère dans l'Infini. Là, elle commence à entrer en contact avec le Moi universel, la Paix, la Lumière, le Pouvoir, la Connaissance, la Béatitude du Divin, à y pénétrer, à devenir tout cela et à en sentir la descente dans la nature.

Se concentrer dans la tête en aspirant à la tranquillité du mental et à la réalisation du Moi et du Divin au-dessus est le deuxième mode de concentration. Il est important, cependant, de se souvenir que la concentration de la conscience dans la tête n'est qu'une préparation à l'ascension de cette conscience vers le centre qui se trouve au-dessus; autrement on peut rester enfermé dans son propre mental et ses expériences ou, au mieux, atteindre seulement un reflet de la Vérité qui est au-dessus au lieu de monter dans la transcendance spirituelle pour y vivre.

Pour certains la concentration mentale est plus facile, pour d'autres c'est la concentration dans le centre du cœur; certains sont capables de faire les deux alternativement, mais il est préférable, si l'on en est capable, de commencer par le centre du cœur.

L'autre aspect de la discipline concerne les activités de la nature, du mental, du moi-de-vie ou vital, de l'être physique. Ici le principe consiste à harmoniser la nature à la réalisation intérieure afin de ne pas être divisé en deux parties discordantes. Plusieurs disciplines ou méthodes sont possibles.

Dans l'une on offre toutes les activités au Divin, on appelle le guide intérieur et on demande que la nature soit prise en charge par un Pouvoir supérieur. Si l'on est ouvert à l'âme au-dedans, si l'être psychique vient au premier plan, alors il n'y a pas grande difficulté: cet état s'accompagne d'une discrimination psychique, d'une indication constante, et enfin d'une direction qui révèle toutes les imperfections et, tranquillement et patiemment, les élimine, introduit dans le mental et le vital les mouvements justes et donne aussi une forme nouvelle à la conscience physique.

Une autre méthode consiste à faire un pas en arrière en se détachant des mouvements de l'être mental, vital et physique, à ne considérer leurs activités que comme une formation habituelle de la Nature générale dans l'individu, formation qui nous est imposée par les fonctionnements du passé et qui ne fait nullement partie de notre être vrai.

Dans la mesure où nous réussissons, où nous nous détachons, où nous voyons le mental et ses activités comme n'étant pas nous, la vie et ses activités comme n'étant pas nous, le corps et ses activités comme n'étant pas nous, nous commençons à percevoir un Être intérieur en nous - mental intérieur, vital intérieur, physique intérieur - silencieux, calme, non lié, non attaché, qui reflète le vrai Moi au-dessus et peut être son représentant direct.

De cet Être intérieur silencieux proviennent le rejet de tout ce qui doit être rejeté, l'acceptation de ce qui peut être gardé et transformé à l'exclusion du reste, une Volonté profonde qui tend vers la perfection ou un appel au Pouvoir divin pour qu'il fasse à chaque pas ce qui est nécessaire à la transformation de la nature. Cet Être intérieur peut aussi ouvrir le mental, la vie et le corps à l'entité psychique intérieure et à son influence qui nous guide, ou à son gouvernement direct.

Dans la plupart des cas ces deux méthodes apparaissent simultanément et vont de pair, puis finissent par se fondre en une seule. Mais on peut commencer par l'une ou par l'autre, celle que l'on trouve la plus naturelle et la plus facile à suivre.

Enfin, dans toutes les difficultés où l'effort personnel est entravé, l'Instructeur peut intervenir et apporter l'aide nécessaire pour nous faire parvenir à la réalisation ou pour nous faire franchir la prochaine étape.

samedi 20 juin 2009

Une vision de Mère

J’ai dormi et maintenant voilà que je suis éveillée. J’ai dormi sur les eaux qui sont à l’ouest, et maintenant je pénètre dans l’océan pour en connaître les profondeurs. Sa surface est verte comme le béryl, argentée par les rayons de la lune. En dessous, l’eau est bleue comme le saphir et légèrement lumineuse déjà.

Je me suis couchée sur des ondulations qui sont comme les rides de la moire et je descends, bercée d’une ondulation à l’autre par un mouvement régulier et doux, emportée en ligne droite vers l’ouest. A mesure que je descends, l’eau devient plus lumineuse; de grands courants argentés la traversent. Et pendant longtemps je descends ainsi, bercée d’ondulation en ondulation, toujours et toujours plus profondément.

Tout à coup, en regardant au-dessus de moi, j’aperçois quelque chose de rose, je m’approche et je distingue un buisson semblable au corail, aussi gros qu’un arbre, accroché à un rocher bleu. Les habitants des eaux vont et viennent, innombrables et divers.

Maintenant je me tiens debout sur le sable fin et brillant. Je regarde autour de moi avec admiration. Il y a des montagnes et des vallées, des forêts fantastiques, des fleurs étranges qui pourraient bien être des animaux, et des poissons qu’on pourrait prendre pour des fleurs – il n’y a aucune séparation, aucun vide entre les êtres stationnaires et les non-stationnaires.

Partout des couleurs, douces ou vives et chatoyantes, mais toujours raffinées et en accord. Je marche sur du sable d’or et contemple toutes ces beautés qui sont baignées d’une douce radiance bleu pâle dans laquelle circulent de toutes petites sphères lumineuses rouges, vertes ou dorées.

Qu’elles sont merveilleuses les profondeurs de la mer ! partout on y sent la présence de Celui en qui résident toutes les harmonies ! J’avance toujours vers l’ouest, sans fatigue ni lenteur. Les spectacles se succèdent dans leur incroyable variété.

Voici sur un rocher de lapis-lazuli, des algues fines et délicates, telles de longues chevelures blondes ou violettes ; voici de grandes murailles roses toutes lamées d’argent ; voici des fleurs qui semblent taillées dans des diamants énormes; voici des coupes aussi belles que si elles étaient l’œuvre du plus habile ciseleur ; elles contiennent ce qui paraît être des gouttes d’émeraude ayant des pulsations alternées d’ombre et de lumière.

Maintenant je me suis engagée sur un chemin sablé d’argent entre deux parois de rocher aussi bleues qu’un bleu saphir, l’eau devient de plus en plus pure et lumineuse. Brusquement, à un tournant du chemin, je me trouve devant une grotte qui semble être de cristal ouvragé, toute scintillante de radiance prismatique.

Entre deux colonnes irisées, se tient un être de grande taille ; sa tête, celle d’un tout jeune homme, est encadrée de courtes boucles blondes, ses yeux sont verts comme la mer ; il est vêtu d’une tunique bleu clair et sur ses épaules se trouvent, en guise d’ailes, de grandes nageoires blanches comme la neige. En me voyant, il se range contre une colonne pour me laisser passer. A peine ai-je franchi le seuil qu’une mélodie exquise vient frapper mes oreilles.

Ici l’eau est toute irisée, le sol est sablé de perles nacrées, le parvis et la voûte d’où pendent de gracieuses stalactites sont comme de l’opale ; des parfums délectables sont partout répandus, des galeries, des niches, des recoins s’ouvrent de tous côtés, mais droit devant moi j’aperçois une grande lumière et c’est vers elle que je me dirige.

Ce sont de larges rayons d’or, d’argent, de saphir, d’émeraude, de rubis ; ces rayons prennent tous naissance à un point trop éloigné de moi pour que je puisse distinguer ce qu’il est et s’épanouissent dans toutes les directions, je me sens attirée vers leur centre par une puissante attraction.

Maintenant je vois d’où émanent les rayons, je vois un ovale de lumière blanche entouré d’un superbe arc-en-ciel. L’ovale est couché, et je sentiente que celui que la lumière cache à ma vue est plongé dans un repos profond. Longtemps je reste à la limite extérieure de l’arc-en-ciel, tâchant de percer la lumière et de voir celui qui dort entouré d’une telle splendeur.

Ne pouvant rien distinguer ainsi, je pénètre dans l’arc-en-ciel, puis dans l’ovale blanc et lumineux ; alors je vois un être merveilleux : il est étendu sur ce qui semble un amas de blanc duvet, son corps souple, d’une beauté incomparable, est vêtu d’une longue robe blanche. Je ne puis voir, de sa tête reposant sur son bras replié, que ses longs cheveux de la couleur du blé mûr, qui flottent sur ses épaules. Une grande et douce émotion m’envahit à ce magnifique spectacle, et aussi une profonde révérence.

Le dormeur a-t-il sentienté ma présence ? Voilà qu’il s’éveille et qu’il se lève en toute sa grâce et sa beauté. Il se tourne vers moi et ses yeux rencontrent les miens, des yeux mauves et lumineux qui ont une expression de douceur, de tendresse infinie. Sans bruit de mots, il me souhaite une pathétique bienvenue, à laquelle tout mon être répond joyeusement, puis me prenant par la main, il me conduit à la couche qu’il vient de quitter.

Je m’étends sur cette blancheur duveteuse, et le visage harmonieux se penche au-dessus de moi; un doux courant de force me pénètre toute, allant vitaliser, revivifier chaque cellule.

Alors, entourée des couleurs splendides de l’arc-en-ciel, enveloppée par les mélodies berceuses et les parfums exquis, sous le regard si puissant et si tendre, je me suis endormie dans un repos béatifique. Et pendant mon sommeil j’appris beaucoup de choses belles et utiles.

De toutes ces choses merveilleuses que je compris sans bruit de paroles, j’en mentionnerai une seulement. Partout où est la beauté, partout où est la radiance, partout où est la progression vers le perfectionnement, que ce soit dans le Ciel des hauteurs ou celui des profondeurs, partout assurément se trouve l’être dans la forme et à la similitude de l’homme, l’homme le suprême évoluteur terrestre.

Extrait de la «Revue Cosmique» de 1906

jeudi 4 juin 2009

Prière du 11 janvier 1914

À chaque minute tout l'imprévu, l'inattendu, l'inconnu est devant nous, à chaque minute l'univers se recrée dans sa totalité et dans chacune de ses parties. Et si nous avions une foi vraiment vivante, si nous avions cette certitude absolue de Ta toute-puissance et de Ton unique réalité, Ta manifestation pourrait à chaque minute se faire si évidente que tout l'univers en serait transformé. Mais nous sommes tellement esclave de tout ce qui nous entoure et nous a précédé, nous sommes si déterminés par tout l'ensemble de ce qui est manifesté, et notre foi est si faible que nous sommes incapables encore de servir d'intermédiaires au grand miracle de la transfiguration ...

Mais, Seigneur, je sais que cela viendra un jour. Je sais qu'un jour viendra où Tu transformeras tous ceux qui nous approcheront ; Tu les transformeras si radicalement que, libérés totalement des liens du passé, ils commenceront à vivre en Toi d'une vie toute nouvelle, une vie uniquement faite de Toi, dont Tu seras le souverain Seigneur. Et ainsi tous les troubles seront transformés en sérénité, toutes les angoisses en paix, tous les doutes en certitudes, toutes les laideurs en harmonies, tous les égoïsmes en dons de soi, toutes les obscurités en lumière et toutes les souffrances en immuable bonheur.

Mais n'accomplis-Tu pas déjà ce beau miracle ? Je le vois partout fleurir autour de nous.

Oh ! divine loi d'amour et de beauté, suprême libératrice, il n'est aucun obstacle à Ta puissance. Seul notre aveuglement nous prive du réconfortant spectacle de Ta constante victoire.

Mon cœur chante un hymne d'allégresse, et ma pensée s'illumine de joie.

Ton transcendant, Ton merveilleux amour est le souverain Maître du monde.

jeudi 21 mai 2009

Le monde de Vérité

Il faudra peut-être quelques siècles pour l’Occident, avec tout son développement extérieur, avant que la jonction entre les deux mondes puisse se faire. Et pourtant ces deux mondes – le monde physique et le monde de la Vérité – ne sont pas loin l’un de l’autre. Ils sont comme superposés. Le monde de la Vérité est là, tout contre, comme en doublure de l’autre.Peu avant le 15 août, j’ai eu une expérience unique qui éclaire tout cela.

La lumière supramentale est entrée dans mon corps directement, sans passer par les êtres intérieurs. C’était la première fois. C’est entré par les pieds (une couleur rouge et or, merveilleuse, chaude, intense) et ça montait, montait. Et à mesure que cela montait, la fièvre montait aussi parce que le corps n’était pas habitué à cette intensité.

Quand toute cette lumière est venue vers la tête, j’ai cru que j’allais éclater et qu’il fallait arrêter l’expérience. Alors très clairement, j’ai reçu l’indication de faire descendre le Calme, la Paix, élargir toute cette conscience corporelle, toutes ces cellules pour qu’elles puissent contenir la lumière supramentale. J’ai élargi: en même temps que la lumière montait, je faisais descendre l’ampleur, la paix inébranlable. Et tout à coup, il y a eu une seconde d’évanouissement.

Je me suis retrouvée dans un autre monde, mais pas loin (je n’étais pas en transe complète). C’était un monde presque aussi substantiel que le monde physique. Il y avait des chambres – la chambre de Sri Aurobindo avec le lit où il se repose – et il vivait là, il était là tout le temps: c’était sa demeure. Il y avait même ma chambre, avec un grand miroir comme celui que j’ai ici, des peignes, toutes sortes de choses.

Et ces objets étaient d’une substantialité presque aussi dense que dans le monde physique, mais ils portaient leur propre lumière. Ce n’était pas translucide, pas transparent, pas rayonnant, mais lumineux en soi. Les objets, la matière des chambres, n’avaient pas cette opacité des objets physiques, ce n’était pas sec et dur comme dans le monde physique.

Et Sri Aurobindo était là, avec une majesté, une beauté magnifique. Il avait tous ses beaux cheveux d’autrefois. Tout cela était si concret, si substantiel (on lui servait même une sorte de nourriture). Je suis restée là une heure (j’avais regardé ma montre avant et je l’ai regardée après). J’ai parlé à Sri Aurobindo, car j’avais des questions importantes à lui poser sur la façon dont certaines choses doivent se réaliser. Il n’a rien dit. Il m’écoutait tranquille et me regardait comme si toutes mes paroles étaient inutiles: il comprenait tout, tout de suite.

Et il m’a répondu par un geste et deux expressions du visage. Un geste inattendu qui ne correspondait pas du tout à une pensée de moi: par exemple, il s’est emparé de trois peignes qui étaient là près du miroir (des peignes comme j’en ai ici mais plus grands) et il s’en est coiffé; il a planté un peigne au milieu de sa tête et les deux autres de chaque côté, comme pour ramener tous ses cheveux sur les tempes. Il était littéralement coiffé de ces trois peignes qui lui faisaient une sorte de couronne. Et j’ai compris tout de suite qu’il voulait dire par là qu’il adoptait ma conception: «Tu vois, je prends ta conception des choses, et je m’en coiffe; c’est ma volonté.» Bref, je suis restée là une heure.

Et quand je me suis réveillée, je n’ai pas eu comme d’habitude cette sensation de revenir de loin et qu’il fallait rentrer dans mon corps. Non, c’est simplement comme si j’étais dans cet autre monde, puis j’ai fait un pas en arrière et je me suis retrouvée ici. Il m’a fallu une bonne demi-heure pour comprendre que ce monde-ci existait autant que l’autre, que je n’étais plus de l’autre côté mais ici, dans le monde du mensonge. J’avais tout oublié: les gens, les choses, ce que j’avais à faire; tout était parti, comme si cela n’avait aucune réalité.

N’est-ce pas, ce monde de Vérité, ce n’est pas comme s’il fallait le créer de toutes pièces: il est tout prêt, il est là, comme en doublure du nôtre. Tout est là, tout est là. Deux jours complets je suis restée là-dedans, deux jours d’une félicité absolue. Et Sri Aurobindo était tout le temps avec moi, tout le temps: quand je marchais, il marchait avec moi; quand je m’asseyais, il était assis près de moi. Le jour du 15 août aussi il est resté là constamment pendant le darshan. Mais qui s’en est aperçu? Quelques-uns – un, deux – ont senti quelque chose, mais qui a vu ? – Personne.

Et j’ai montré tout ce monde à Sri Aurobindo, tout ce champ de travail, en lui demandant quand cet autre monde, le vrai qui est là tout près, viendrait prendre la place de notre monde du mensonge. Not ready. C’est tout ce qu’il a répondu. «Pas prêt.» Sri Aurobindo m’a donné deux jours comme cela: une béatitude complète. Au bout du deuxième jour tout de même, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas rester là, parce que le travail n’avançait pas. Le travail, c’est dans ce corps qu’il faut le faire; la réalisation, c’est ici qu’il faut l’accomplir, dans ce monde physique, autrement ce n’est pas complet. Alors je me suis retirée et je me suis remise au travail.

Et pourtant, il suffirait de peu de chose, très peu de chose pour passer de ce monde à l’autre, pour que l’autre devienne le vrai. Un petit déclic suffirait, ou plutôt un petit retournement dans l’attitude intérieure. Comment dire ?... C’est imperceptible pour la conscience ordinaire: il suffit d’un tout petit déplacement intérieur, d’un changement de qualité.

C’est comme pour ce japa: un petit changement imperceptible, et on peut passer du japa plus ou moins mécanique, plus ou moins efficace et réel, au vrai japa plein de puissance et de lumière. Je me suis même demandé si c’était cette différence que les tantriques appelaient le «pouvoir» du japa.

Par exemple, l’autre jour, j’étais malade, très enrhumée. Chaque fois que j’ouvrais la bouche, il y avait un spasme dans la gorge et je toussais, toussais. Puis la fièvre est venue. Alors j’ai regardé et j’ai vu d’où cela venait, et j’ai décidé qu’il fallait que ça cesse. Je me suis levée pour faire mon japa comme d’habitude en parcourant ma chambre de long en large. Il a fallu que j’y mette une certaine volonté. Evidemment, je pourrais faire mon japa en transe, marcher en transe tout en répétant mon japa, parce que là, on ne sent rien, rien du tout des inconvénients du corps.

Mais c’est dans le corps qu’il faut faire le travail! Je me suis donc levée et j’ai commencé à faire mon japa. Alors là, chaque mot prononcé: la Lumière, la pleine Puissance. Une puissance qui guérit tout. Je commence le japa fatiguée, malade, et j’en sors rafraîchie, reposée, guérie. Et ceux qui me disent qu’ils en sortent épuisés, contractés, vidés, c’est qu’ils ne le font pas de la vraie manière. Je comprends pourquoi certains tantriques conseillent de dire le japa avec le centre du cœur. Quand on y met un certain élan, que chaque mot est dit avec une chaleur d’aspiration, alors tout change. J’ai pu sentir cette différence en moi-même, dans mon propre japa.

En fait, quand je marche de long en large dans ma chambre, je ne me coupe pas du reste du monde – ce serait tellement plus commode !... Toutes sortes de choses viennent à moi : des suggestions, des volontés, des aspirations.

Alors automatiquement, je fais le geste d’offrande: les choses viennent à moi, presque à toucher ma tête, et je les tourne vers le haut en les offrant à la Lumière. Ça n’entre pas en moi: on peut me parler, par exemple, pendant que je dis mon japa, et j’entends très bien ce que l’on me dit, je réponds même, mais les mots restent un peu en dehors, à une certaine distance de la tête. Quelquefois pourtant, il y a des insistances, des volontés plus précises qui se présentent à moi, alors il faut que je fasse un petit travail, tout cela sans arrêter le japa.

Mais à ce moment-là, parfois, mon japa change de qualité: au lieu d’être la pleine puissance, la pleine lumière, c’est quelque chose qui a des effets, sans doute, mais des effets plus ou moins sûrs, plus ou moins longs; cela devient incertain comme toutes les choses du monde physique.

Pourtant la différence entre les deux japa est imperceptible: ce n’est pas une différence comme de dire le japa d’une façon plus ou moins mécanique et le dire consciemment, parce que même dans mon travail, je garde la pleine conscience de mon japa et je le répète en mettant le plein sens dans chaque syllabe. Et tout de même il y a une différence. L’un, c’est le japa tout-puissant; l’autre, un japa presque ordinaire... Il y a une différence dans l’attitude intérieure. Peut-être pour que le japa devienne vrai, faut-il y ajouter une sorte de joie, un élan, une chaleur d’enthousiasme – la joie surtout. Alors tout change.

Eh bien, c’est la même chose, la même différence imperceptible pour accéder dans le monde de la Vérité. D’un côté il y a le mensonge, et de l’autre, tout près, comme doublant celui-ci, la vraie vie. Et il suffit d’une petite différence dans la qualité intérieure, un petit renversement pour passer de l’autre côté, dans la Vérité et la Lumière. Il suffit peut-être seulement d’ajouter la joie. Il faudra que je regarde cela dans mon corps puisque c’est là que ça se passe, que les choses se préparent.

Cet autre monde dont tu parles, ce monde de Vérité, c’est le monde supramental ?

Ma sensation, c’est que cette vie que Sri Aurobindo a en ce moment, ce n’est pas pour lui la pleine satisfaction de la vie supramentale. Dans cet autre monde, c’était l’infini, la majesté, le calme parfait, l’éternité – tout était là. Peut-être était-ce la joie qui manquait. Bien sûr Sri Aurobindo, lui, avait la joie. Mais j’avais l’impression que ce n’était pas complet, et que c’est pour cela qu’il fallait que je continue le travail. J’ai senti que cela ne pouvait être complet que quand ce serait changé ici.

6 octobre 1959

samedi 9 mai 2009

19 mai 1959

Quand on est sur le chemin qui monte, le travail est relativement facile. J’avais déjà parcouru ce chemin au début du siècle et établi une relation constante avec le Suprême, avec Ça qui est au-delà du Personnel et des dieux et de toutes les expressions extérieures du Divin, mais aussi au-delà de l’Impersonnel Absolu. C’est quelque chose dont on ne peut pas parler: il faut en avoir l’expérience. Et c’est ça qu’il faut faire descendre dans la Matière. C’est le chemin qui descend, celui que j’ai commencé avec Sri Aurobindo; et là le travail est immense.

Jusqu’au mental et au vital, on peut encore arriver à faire descendre (et pourtant déjà au mental, Sri Aurobindo disait qu’il y faudrait des milliers de vies, à moins de pratiquer un parfait " surrender "). Avec Sri Aurobindo, nous sommes descendus au-dessous de la Matière, jusque dans le Subconscient et même dans l’Inconscient. Mais après la descente, vient la transformation, et quand on en arrive au corps, quand on veut le faire avancer d’un pas – oh! pas même un pas: un petit pas – , tout s’accroche: c’est comme si on mettait le pied sur une fourmilière...

Et pourtant la présence, l’aide de la Mère suprême est là constamment; alors on se rend compte que pour les hommes ordinaires, pareil travail est impossible, ou qu’il y faudrait des millions de vies, et qu’à vrai dire, à moins qu’on ne fasse le travail pour eux et la sâdhanâ du corps pour toute la conscience terrestre, ils ne parviendront jamais à la transformation physique, ou à une échéance si lointaine qu’il vaut mieux ne pas en parler. Mais s’ils s’ouvrent, s’ils s’abandonnent dans un " surrender " intégral, on peut faire le travail pour eux: ils n’ont qu’à laisser faire.

Le chemin est difficile. Et pourtant ce corps est plein de bonne volonté; il est plein de psychique dans chacune de ses cellules; il est comme un enfant. L’autre jour, tout spontanément il s’est écrié: «O mon Doux Seigneur, donne-moi le temps de Te réaliser!» Il ne demandait pas que cela aille plus vite, il ne demandait pas à être allégé de son travail: il demandait seulement le temps de faire le travail. «Donne-moi le temps!»

Et ce travail du corps, j’aurais pu le commencer il y a trente ans, mais j’étais prise tout le temps par cette vie harassante de l’Ashram. Il a fallu cette maladie pour que je puisse vraiment me mettre à la sâdhanâ du corps. On ne peut pas dire que j’aie perdu trente années, car il est probable qu’il y a trente ans, si je l’avais pu, ce travail aurait été prématuré. Il fallait que la conscience des autres aussi se développe – les deux progrès sont liés, le progrès individuel et le progrès collectif, on ne peut pas avancer si l’autre n’avance pas.

Et je me suis rendue compte que pour cette sâdhanâ du corps, le mantra est essentiel. Sri Aurobindo n’en donnait pas; il disait que l’on devait pouvoir faire tout le travail sans avoir besoin de recourir à des moyens extérieurs. S’il en était arrivé là où nous en sommes maintenant, il aurait vu que la méthode purement psychologique est insuffisante, et qu’il faut faire un japa, parce que seul le japa a une action directe sur le corps. Alors j’ai dû trouver toute seule la méthode, trouver seule mon mantra. Mais maintenant que les choses sont au point, j’ai fait en quelques mois dix ans de travail. C’est cela la difficulté, il faut le temps, le temps...

Et mon mantra, je le répète constamment, quand je suis éveillée et même quand je dors. Je le dis quand je fais ma toilette, quand je mange, quand je travaille, quand je parle aux autres; c’est là, par-derrière, à l’arrière-plan, tout le temps, tout le temps.

D’ailleurs, on voit tout de suite la différence entre ceux qui ont un mantra et ceux qui n’en ont pas. Chez ceux qui n’ont pas de mantra, même s’ils ont une grande habitude de la méditation ou de la concentration, cela reste comme flou autour d’eux, quelque chose de vague. Tandis que le japa donne à ceux qui le pratiquent une sorte de précision, de solidité: une armature. Ils sont comme galvanisés.

samedi 25 avril 2009

Agenda du 22 novembre 1967

Il y a un progrès. A la fin de la démonstration physique, le 2 décembre, tous les enfants en chœur vont prier, et c'est moi qui ai écrit la prière. Je vais te la dire. Mais je n'y avais pas pensé : on me l'a demandée, je l'ai faite. Ils ont lu le Bulletin probablement, et alors ils ont demandé une prière. Une prière qui soit vraiment du corps. Et j'ai répondu : The prayer of the cells in the body. Now that by the effect of the Grâce we are slowly emerging out of inconscience and waking up to a conscious life, an ardent prayer rises in us for more light, more consciousness :

"O Suprême Lord of the Universe, we implore Thee, give us the strength and the beauty, the harmonious perfection needed to be Thy divine instruments upon earth."

C'est presque une proclamation. Voilà, alors nous allons mettre cela en français (Mère traduit) : La prière des cellules du corps.

Maintenant que par l'effet de la Grâce, nous émergeons lentement de l'Inconscient et que nous nous éveillons à une vie consciente, une prière ardente s'élève en nous :

"Ô Seigneur suprême de l'univers, nous T'implorons, donne-nous la force et la beauté, la perfection harmonieuse, qui nous permettront de devenir Tes instruments divins sur terre."

Ils vont dire cela après leur démonstration; il paraît qu'ils vont montrer tout l'historique de la culture physique, et puis, quand ils auront fini, ils diront : nous ne sommes pas arrivés à la fin, nous sommes au commencement de quelque chose, et voilà notre prière. J'étais très contente.

Tu dis qu'il y a un progrès ?

Un progrès ! C'est un progrès formidable ! Ils n'avaient jamais pensé, jamais; dans la totalité, là, ils n'avaient jamais pensé à faire la transformation : ils avaient pensé à devenir les meilleurs athlètes du monde et tous les habituels non-sens. Le corps, n'est-ce pas, ils ont demandé une prière du corps. Ils sont arrivés à comprendre que le corps doit commencer à se transformer en quelque chose d'autre. Avant, ils étaient tout pleins de toute l'histoire de la culture physique dans tous les pays, et le pays où c'est le plus en avance et l'utilisation du corps tel qu'il est et... etc. Enfin c'était l'idéal des Olympiques. Maintenant ils ont sauté au-dessus: ça, c'est le passé, maintenant ils veulent la transformation.

N'est-ce pas, les gens, dans leur mental et leur vital, demandaient à devenir divins, enfin c'est toute l'histoire ancienne de la spiritualité, c'est rabâché depuis des siècles. Non, ça, c'est le corps. C'est le corps qui demande à participer. C'est tout à fait un progrès.

Oui, mais on voit bien comment dans le mental, l'aspiration s'entretient, comment elle vit par elle-même. Dans le cœur aussi, on voit bien comment l'aspiration vit. Mais dans le corps ? Comment éveiller cette aspiration dans le corps ?

Mais c'est tout éveillé, depuis des mois chez moi ! Alors c'est qu'ils ont senti justement et qu'ils sentent. Comment c'est fait ? C'est en train de se faire.

Mais comment en soi...

Non, non, non. Si cela a été fait dans un seul corps, cela peut être fait dans tous les corps.

Oui, mais je demande comment... Oui, comment ?

Eh bien, c'est ce que j'essaye d'expliquer depuis des mois. C'est, d'abord, éveiller la conscience dans les cellules...

Eh bien, oui !

Mais oui, mais une fois que c'est fait, c'est fait : la conscience s'éveille de plus en plus, les cellules vivent consciemment, aspirent consciemment. J'essaye de l'expliquer, mon Dieu ! il y a des mois, il y a des mois que j'essaye de l'expliquer. Et alors justement, c'est cela qui m'a fait plaisir, c'est qu'ils ont compris au moins la possibilité.

La même conscience, qui était le monopole du vital et du mental, est devenue corporelle : la conscience agit dans les cellules du corps. Les cellules du corps deviennent quelque chose de conscient, tout à fait conscient. Une conscience qui est indépendante, qui ne dépend pas du tout de la conscience vitale ni de la conscience mentale : c'est une conscience corporelle.

Et ce mental physique dont Sri Aurobindo avait dit que c'était une impossibilité, que c'était quelque chose qui tournait en rond et tournerait en rond toujours, justement sans conscience, comme une espèce de machine, cela a été converti, c'est devenu silencieux, et dans le silence cela a reçu l'inspiration de la Conscience. Et cela a recommencé à prier : les mêmes prières qui étaient dans le mental avant.

Je comprends bien ce qui peut se passer en toi, mais...

Mais puisque ça se passe dans un corps, ça peut se passer dans tous les corps ! Je ne suis pas faite de quelque chose d'autre que les autres. La différence, c'est la conscience, c'est tout. C'est fait exactement de la même chose, avec les mêmes choses, je mange les mêmes choses, et ça a été fait de la même manière, tout à fait. Et c'était aussi bête, aussi obscur, aussi inconscient, aussi obstiné que tous les autres corps du monde.

Et cela a commencé quand les docteurs ont déclaré que j'étais très malade, c'était le commencement. Parce que tout le corps a été vidé de ses habitudes et de ses forces, et alors lentement, lentement, lentement, les cellules se sont éveillées à une réceptivité nouvelle et se sont ouvertes à l'Influence divine, directement.

Autrement il n'y aurait pas d'espoir. Si cette matière qui a commencé par être... Même un caillou est déjà une organisation, c'était certainement pire que le caillou : l'inconscient, inerte, absolu; et puis petit à petit, petit à petit, ça s'éveille. On voit, n'est-ce pas, on voit, on n'a qu'à ouvrir les yeux, on voit. Eh bien, c'est la même chose qui se produit : pour que l'animal devienne un homme, il n'a pas fallu autre chose que l'infusion d'une conscience, d'une conscience mentale; et maintenant c'est l'éveil de cette conscience qui était tout au fond, tout au fond, comme cela. Le mental s'est retiré, le vital s'est retiré, tout s'est retiré; au moment où j'étais soi-disant malade, le mental était parti, le vital était parti, le corps était laissé à lui-même, exprès.

Et c'est cela, c'est justement parce que le vital et le mental étaient partis que cela a donné l'impression d'une très grave maladie. Et alors, dans le corps laissé à lui-même, petit à petit, les cellules ont commencé à s'éveiller à la conscience (geste d'aspiration qui monte), cette conscience qui était infusée dans le corps par le vital (du mental au vital, du vital au corps), quand les deux sont partis, la conscience a émergé lentement, lentement. Cela a commencé par cet éclatement d'Amour de tout en haut, l'extrême suprême altitude, et puis petit à petit, petit à petit c'est descendu jusqu'au corps. Et puis cette espèce de mental physique, c'est-à-dire quelque chose de tout à fait, tout à fait idiot, qui tournait en rond comme cela, répétant toujours la même chose, cent fois la même chose, petit à petit cela s'est éclairé et c'est devenu conscient, ça s'est organisé, et puis c'est entré dans le silence, puis dans le silence, l'aspiration s'est exprimée en prières.

C'est le démenti à toutes les assurances spirituelles du passé : "Si vous voulez vivre pleinement conscient de la vie divine, quittez votre corps , le corps ne peut pas suivre." Eh bien, Sri Aurobindo est venu et a dit : le corps, non seulement peut suivre, mais peut être la base manifestant le Divin. Le travail reste à faire. Mais maintenant, il y a une certitude. Le résultat est encore très loin, très loin. Il y a beaucoup à faire pour que la croûte, l'expérience de la surface la plus extérieure telle qu'elle est, manifeste ce qui se passe au-dedans (pas "au-dedans" dans les profondeurs spirituelles : au-dedans dans le corps). Pour que ça soit capable de manifester ce qui est dedans... Cela viendra en dernier, et c'est très bien, parce que si cela venait avant, on négligerait le travail; on serait tellement content que l'on oublierait de finir son travail. Il faut que tout soit fait dedans, que ce soit bien, bien changé, alors le dehors le dira.

Mais c'est toute une seule substance, toute pareille partout, et qui partout était inconsciente; et alors ce qui est remarquable, c'est qu' automatiquement il y a des choses qui se passent (geste montrant des points éparpillés à travers le monde), tout à fait inattendues, ici et là, chez des gens qui ne savent même rien.

Il fallait que la capacité de recevoir et de manifester la conscience soit obtenue par ces cellules matérielles; et alors ce qui permet une transformation radicale, c'est qu'au lieu d'être une ascension pour ainsi dire éternelle, indéfinie, c'est l'apparition d'un type nouveau, c'est une descente d'en haut. La descente précédente était une descente mentale, et cela, c'est ce que Sri Aurobindo appelle une descente supramentale ; l'impression, c'est : une descente de la Conscience suprême qui s'infuse dans quelque chose de capable de la recevoir et de la manifester. Et alors de cela, quand ce sera bien trituré (combien de temps cela prendra, on ne sait pas), il va naître une forme nouvelle, qui sera la forme que Sri Aurobindo appelait supramentale, qui sera... n'importe quoi, je ne sais pas comment ces êtres s'appelleront.

Quel sera leur mode d'expression, comment vont-ils se faire comprendre, tout cela...? Chez l'homme, cela s'est développé très lentement. Seulement le mental a beaucoup trituré, et au fond a fait marcher les choses plus vite. Comment va-t-on arriver là ?... Il y aura certainement des stades dans la manifestation, avec peut-être un échantillon qui viendra dire : voilà comment c'est. (Mère regarde devant elle) On voit cela. Seulement, quand l'homme est venu de l'animal, il n'y avait aucun moyen d'enregistrer , de noter et d'enregistrer le processus, maintenant c'est tout à fait différent, alors ce sera plus intéressant.

Mais encore à l'heure qu'il est, l'immense majorité de l'intellectualité humaine est parfaitement satisfaite de s'occuper d'elle-même et de ses petits progrès comme cela (Mère dessine une ronde microscopique). Elle n'a même pas... elle n'a même pas envie qu'il y ait autre chose. Ce qui fait qu'il se peut que l'avènement de l'être surhumain... Cela peut très bien passer inaperçu, ou ne pas être compris. On ne peut pas dire, parce qu'il n'y a pas d'analogie; il est évident que si un singe, un des gros singes, avait rencontré le premier homme, il aurait simplement dû sentir que c'était un être un peu... étrange, c'est tout. Mais maintenant c'est différent, parce que l'homme pense, raisonne.

Mais pour tout ce qui est supérieur à l'homme, l'homme a été habitué à penser que c'étaient des êtres... des êtres divins, c'est-à-dire qu'ils n'avaient pas de corps, qu'ils apparaissaient dans la lumière, enfin tous les dieux tels qu'ils les conçoivent mais ce n'est pas du tout cela.(long silence) Alors? Tu n'es pas convaincu? Pourquoi n'essayes-tu pas?

Mais si ! C'est pour cela que je te posais la question. Je ne suis pas à douter de quoi que ce soit. Je te posais la question, je te disais : Comment fait-on, je ne vois pas comment ça se fait... Par exemple, le matin je me rase. Bon, le matin on est abruti, on est fatigué, le mental ne marche pas, le vital ne marche pas...

Oui, c'est une excellente occasion.

Mais oui, justement, c'est ce que je fais ! et je dis : eh bien, non, je ne vois pas. Je ne sais pas comment ça bouge, ça ne bouge pas...Ça ne bouge pas si je n'y mets pas le mental ou le vital ou le cœur.

Bah!

Ce n'est pas que je doute ! Je dis que mon corps est un âne, c'est possible, mais je ne doute pas.

Il n'est pas un âne, le pauvre! (Mère rit)

De doute, je n'ai pas, mais de question sur le comment, ça oui, je ne sais pas.

Pour moi, ce problème-là ne s'est jamais posé, parce que... Quand on fait de la musique ou quand on fait de la peinture, on s'aperçoit très bien que la conscience pénètre dans les cellules et que ces cellules deviennent conscientes. Cette expérience, par exemple : il y a des choses dans une boîte, et on dit à la main : "Prends douze" (sans compter, comme cela), elle prend les douze et puis elle vous les donne. Ça, c'est une expérience que j'ai eue il y a longtemps; à vingt ans je commençais des expériences comme cela, par conséquent je sais; je savais comment la conscience travaille. N'est-ce pas, il est impossible d'apprendre le piano ou de faire de la peinture sans que la conscience entre dans les mains, et les mains deviennent conscientes indépendamment du cerveau.

Le cerveau peut être occupé ailleurs, cela n'a aucune importance. D'ailleurs c'est ce qui se passe chez les gens que l'on appelle somnambules: ils ont une conscience qui appartient à leur corps, qui les fait mouvoir et faire des choses tout à fait indépendantes du mental et du vital.

Je veux dire que quand je suis devant la glace à me raser, si au-dedans de moi je ne mets pas le montra ou une aspiration qui vient du cœur, eh bien, c'est un morceau, inerte qui se rase, et par-dessus le marché, le mental physique tourne. Mais si je mets un montra ou bien une volonté mentale...

Mais non ! Mais c'est le corps qui finit par dire le mantra ! spontanément, si spontanément que même si toi, par hasard, tu penses à autre chose, ton corps dira le mantra. Tu n'as pas cette expérience-là ?

Non.

Et c'est le corps qui aspire, le corps qui dit le mantra, le corps qui veut la lumière, le corps qui veut la conscience, toi, tu peux penser à autre chose : Pierre, Paul, Jacques, un livre, etc., cela n'a pas d'importance.

Mais je comprends bien maintenant, je comprends .bien; au commencement je ne comprenais pas, je croyais que j'avais été rendue soi-disant malade pour cesser la vie que je menais en bas, je mène une vie encore beaucoup plus occupée que celle que je menais en bas, par conséquent... Je me demandais pourquoi, si c'était un moment de transition. Mais maintenant je comprends : coupée, je m'évanouissais. Ce qui a fait que le docteur a déclaré que j'étais malade, c'est que je ne pouvais pas faire un pas sans m'évanouir; je voulais marcher d'ici là, en chemin, port! je m'évanouissais ; il fallait me tenir pour que le corps ne tombe pas.

Mais moi, pas une minute je ne perdais la conscience; je m'évanouissais, mais j'étais consciente, je voyais mon corps, je savais que j'étais évanouie, je ne perdais pas la conscience, et le corps ne perdait pas la conscience. Alors maintenant je comprends : c'était coupé du vital et du mental et laissé à ses moyens propres, c'était simplement le corps : tout ce qu'il savait, toutes les expériences qu'il avait eues, toute la maîtrise de ce qui était dans tous les états d'être, du vital au mental et au-dessus, tout cela, parti! et ce pauvre corps laissé à lui- même. Et alors naturellement, petit à petit, tout cela s'est reconstruit, reconstruit, un être conscient, purement conscient.

Oui, je comprends. Je comprends. Mais c'est vrai qu'il a été coupé, ça je l'ai su, je l'ai vu, coupé, les états d'être renvoyés : "Allez-vous-en, on ne vous veut plus", et alors il a fallu qu'il se reconstruise une existence. Et au lieu d'avoir à passer par tous ces états d'être comme ils faisaient avant, par des éveils successifs (geste d'escalade de degré en degré), jusque tout en haut, tout en haut, par-delà la forme, maintenant ce n'est pas du tout comme cela, il n'a pas eu besoin de rien du tout de tout cela, il a simplement... (geste d'aspiration qui monte et s'ouvre comme une fleur). Il y avait quelque chose qui s'est ouvert et s'est développé au-dedans, et qui a fait que ce mental imbécile s'est organisé, a été capable d'être silencieux dans une aspiration; et alors... alors c'était le contact direct, sans intermédiaire — contact direct. Et cela, il l'a tout le temps maintenant. Tout le temps, tout le temps Te contact direct. Et c'est le corps, ce n'est pas à travers toutes sortes de choses et d'états d'être, pas du tout, c'est direct.

Mais une fois que c'est fait (cela, Sri Aurobindo l'avait dit), une fois qu'un corps l'a fait, il a la capacité de le passer aux autres. Et je te dis, maintenant... je ne dis pas dans la totalité et le détail, probablement pas... mais il y a ici et là (geste dispersé indiquant divers points de la terre), tout d'un coup, une expérience ou une autre expérience qui se produit chez des gens. Il y en a (la majorité) qui ont peur, alors naturellement cela s'en va. C'est parce qu'ils n'étaient pas assez préparés au-dedans; si ce n'est pas la petite routine de chaque minute, de toujours, ils ont peur; alors une fois qu'ils ont peur c'est fini, cela fait qu'il faudra des années de préparation pour que cela se reproduise. Mais enfin, il y en a quelques-uns qui n'ont pas peur; tout d'un coup, une expérience : "Ah!..." Quelque chose de tout à fait nouveau, tout à fait inattendu, à quoi ils n'avaient jamais pensé.

C'est contagieux. Cela, je le sais. Et c'est le seul espoir, parce que si tout le monde devait repasser par la même expérience... Eh bien, maintenant j'ai quatre-vingt-dix ans ; à quatre-vingt-dix ans les gens sont fatigués, ils en ont assez de la vie. Il faut se sentir jeune comme un petit enfant pour faire cela. Et cela prend longtemps, je vois bien que cela a pris longtemps.

Et ce n'est pas fait, n'est-ce pas, c'est en train de se faire, mais ce n'est pas fait ; Il s'en faut de beaucoup. Il s'en faut de beaucoup... Quel est le pourcentage des cellules conscientes ? On ne sait pas. Et de temps en temps, il y en a qui grondent les autres (c'est très amusant !), qui les grondent, qui les attrapent, qui leur disent des sottises (à leur manière), à celles qui veulent (Mère dessine une ronde minuscule) continuer les vieilles habitudes : il faut que la digestion se fasse d'une certaine façon, il faut que l'absorption se fasse d'une certaine façon, il faut que la circulation se fasse d'une certaine façon, il faut que la respiration... il faut que toutes les fonctions se fassent selon la méthode de la Nature; et quand ce n'est pas comme cela, elles s'inquiètent. Et alors celles qui savent, les attrapent et puis leur donnent un bon bombardement de Seigneur, c'est très amusant!

Et il y a quelque chose qui traduit en mots (c'est sans mots, mais il y a quelque chose qui traduit en mots, là), et alors il y a des conversations entre cellules (Mère rit) :

"Espèce d'imbécile, pourquoi as-tu peur? Tu ne vois pas que c'est le Seigneur qui fait cela pour te transformer?" Alors l'autre : "Ah!..." Alors il se tient tranquille, et puis il s'ouvre et il attend, et puis... la douleur s'en va, le désordre s'en va, et puis tout s'arrange.

C'est admirable.

Mais si par malheur le mental vient, commence, pour assister ou juger, alors tout s'arrête, et tout retombe dans la vieille habitude.(long silence). Au fond, c'est l'ego vital, mental, etc., tout cela qui a été, poff ! enlevé.C'était une opération radicale. Et alors maintenant, il y a une sorte de souplesse, de plasticité. Et tout cela apprend; c'est très en rapport avec tout (geste horizontal), mais cela apprend à chercher tout son appui, toute sa force, toute sa connaissance, toute sa lumière, toute sa volonté, tout, tout, comme cela (geste vertical, tourné vers le Suprême), uniquement comme cela, dans une plasticité extraordinaire.

Et alors, la splendeur de la Présence...

dimanche 29 mars 2009

A propos du Nirvâna

Quand j'écrivais dans l'Ârya, je présentais une vue surmentale des choses au mental et je l'exposais en termes mentaux, c'est pourquoi je devais parfois utiliser la logique. Car dans un travail de ce genre — médiateur entre l'intellect et le supra-intellectuel — la logique a sa place, bien qu'elle ne puisse pas avoir la place dominante qu'elle a dans les philosophies purement mentales. Le mâyâvâdin lui-même s'efforce d'établir son point de vue ou son expérience par un raisonnement rigoureusement logique. Seulement quand il arrive à l'explication de Maya, il ne peut, comme l'homme de science traitant de la Nature, qu'arranger et organiser ses idées sur le processus de cette mystification universelle; il ne peut expliquer comment ni pourquoi cette mystification illusoire, Maya, a pris naissance. Il ne peut que dire: "Bon, c'est comme ça."

Bien sûr, c'est comme ça. Mais la question est, d'abord, qu'est-ce que c'est ? Est-ce réellement un Pouvoir illusoire et rien d'autre, ou est-ce l'idée que s'en fait le mâyâvâdin qui est une première vision erronée, une lecture mentale imparfaite, ou même peut-être en soi une illusion ? Et ensuite, "L'illusion est-elle le seul ou le plus haut Pouvoir que possède la Conscience divine ou la Supraconscience ?" L'Absolu est une Vérité absolue libre de Maya, autrement la libération ne serait pas possible.

La Vérité suprême et absolue n'a-t-elle donc pas d'autre Pouvoir actif qu'un pouvoir de mensonge, avec, sans aucun doute, car les deux vont ensemble, un pouvoir de dissoudre ou de renier le mensonge — qui est là cependant pour toujours? J'ai suggéré que cela paraissait un peu bizarre. Mais bizarre ou pas, si c'est ainsi, c'est ainsi — car, comme vous le remarquez, l'Ineffable ne peut être soumis aux lois de la logique. Mais qui doit décider s'il en est ainsi? Vous répondrez, ceux qui en arrivent là. Mais qui arrivent où? Au Parfait et au Plus Haut, poûrnam param.

Le Brahman sans traits du mâyâvâdin est-il ce Parfait, cet Accompli, est-ce vraiment le Plus Haut? N'y a-t-il pas ou ne peut-il y avoir un plus haut que le plus haut, parâtparam ? Ce n'est pas une question de logique, c'est une question de fait spirituel, d'expérience suprême et complète. La solution de l'affaire repose non sur la logique, mais sur une expérience spirituelle croissante, qui s'élève et s'élargit — une expérience qui doit évidemment inclure ou avoir traversé celle du Nirvana et de Maya, autrement elle ne serait pas complète et n'aurait pas de valeur décisive.

Pourtant l'accès au Nirvana a été le premier résultat radical de mon propre yoga. Je fus soudain projeté dans un certain état au-dessus, sans pensée, pur de tout mouvement mental ou vital; il n'y avait pas d'ego, pas de monde réel — seulement, quand "on" regardait à travers les sens immobiles, quelque chose percevait ou portait sur son absolu silence un monde de formes vides, d'ombres matérialisées sans substance véritable.

Il n'y avait ni Un, ni même plusieurs, seulement Cela, absolument, sans traits, sans relations, pur, indescriptible, impensable, absolu, et pourtant suprêmement réel et seulement réel. Et ce n'était pas une réalisation mentale ni quelque chose que l'on percevait quelque part en haut — ce n'était pas une abstraction, c'était positif, la seule réalité positive (bien que ce ne fût pas un monde physique spatial) qui emplissait, occupait, ou plutôt inondait et noyait cette semblance de monde physique, ne laissant aucun lieu, aucun espace pour aucune autre réalité qu'elle-même et ne permettant à rien d'autre de sembler vraiment réel, positif ou substantiel.

Je ne peux pas dire qu'il y avait quelque chose d'exaltant ou d'enivrant dans cette expérience, telle qu'elle m'est venue (l'Ânanda ineffable, je l'ai eu des années plus tard), mais cela m'apportait une paix indicible, un formidable silence, une infinitude de délivrance et de liberté.

Je vécus jour et nuit dans ce Nirvana avant qu'il ne commence à admettre autre chose en lui ou à se modifier tant soit peu, et le cœur intérieur de l'expérience, son souvenir constant et son pouvoir de retour demeurèrent, jusqu'à ce qu'enfin il commençât à disparaître dans une Supraconscience plus grande d'en haut. Mais entre-temps une réalisation venait s'ajouter à une autre et se fondait à l'expérience originelle.

Bientôt l'aspect illusoire du monde cédait la place à un autre aspect où l'illusion ( en fait ce n'est pas une illusion au sens d'une pression sur la conscience de quelque chose qui est sans fondement et irréel, mais une fausse interprétation du mental conscient et des sens et un mauvais usage trompeur de l'existence manifestée ) n'était plus qu'un petit phénomène de surface, avec une immense Réalité divine par-derrière, une suprême Réalité divine au-dessus et une intense Réalité divine au cœur de toutes les choses qui, tout d'abord, m'étaient apparues comme des formes vides ou des ombres cinématographiques.

Et ce n'était pas un réemprisonnement dans les sens, pas une diminution ou une chute de l'expérience suprême; au contraire, c'était une élévation constante et un élargissement constant de la Vérité; c'était l'esprit qui voyait les objets, non les sens, et la Paix, le Silence, la liberté dans l'Infinitude demeurait toujours, où le monde et tous les mondes n'étaient qu'un incident continu dans l'éternité sans temps du Divin.

Voilà donc tout le problème de mon approche du Mâyâvâda. Le Nirvana, dans ma conscience libérée, se révéla le commencement de ma propre réalisation, un premier pas vers la chose complète, non la seule réalisation possible ni même la culmination finale. Il est entré sans être invité, sans être recherché et pourtant très bienvenu. Je n'en avais pas la moindre idée auparavant, je n'y aspirais aucunement, en fait mon aspiration allait tout à l'opposé, vers le pouvoir spirituel en vue d'aider le monde et d'y faire mon travail, et pourtant il est venu sans même dire "Puis-je entrer" ou "Si vous permettez". Il est arrivé et s'est installé comme pour l'éternité ou comme si en réalité il avait toujours été là. Et puis il a grandi lentement jusqu'à devenir quelque chose, non pas de moindre, mais de plus grand qu'il n'était tout d'abord. Comment pourrais-je donc accepter le Mâyâvâda ou me convaincre d'en venir aux mains avec une Vérité qui m'a été imposée de plus haut que la logique de Shankara ?

Mais je n'insiste pas pour que tout le monde passe par mon expérience ou suive la Vérité qui en découle. Je n'ai aucune objection à ce que quelqu'un accepte le Mâyâvâda comme la vérité de son âme ou de son mental ou comme leur moyen de sortir de la difficulté cosmique. Je n'ai d'objection que si quelqu'un essaie de me le faire avaler de force ou de le faire avaler au monde comme la seule explication possible, satisfaisante et globale des choses. Car il n'en est rien. Il y a beaucoup d'autres explications possibles; celle-ci n'est pas du tout satisfaisante, car au bout du compte elle n'explique rien; et à moins qu'elle ne se sépare de sa propre logique, loin de tout englober, elle exclut tout. Mais cela n'a pas d'importance. Une théorie peut être erronée ou du moins partielle et imparfaite, et néanmoins extrêmement pratique et utile. L'histoire de la Science l'a amplement démontré.

En fait une théorie, qu'elle soit philosophique ou scientifique, n'est rien d'autre qu'un support pour le mental, un système pratique pour l'aider à traiter son sujet, un bâton qui le soutient et le fait marcher avec plus de confiance et poursuivre son difficile voyage. Le caractère exclusif et partiel même du Mâyâvâda en fait un fort bâton ou un stimulant vigoureux pour un effort spirituel qui se veut partiel, radical et exclusif. Il soutient l'effort que fait le mental pour s'enfuir de lui-même et de la Vie par un raccourci vers la supraconscience. Ou plutôt c'est le Pourousha dans le Mental qui veut fuir les limitations du Mental et de la Vie pour entrer dans l'Infini supraconscient.

Théoriquement, la voie du mental pour parvenir à ce résultat consiste à nier toutes ses perceptions et toutes les préoccupations du vital et à les voir, à les traiter comme des illusions. Pratiquement, quand le mental se retire de lui-même, il entre facilement dans une paix sans relations où rien n'a d'importance — car dans son absolu il n'y a ni valeurs mentales ni valeurs vitales — et d'où le mental peut rapidement emprunter ce grand raccourci vers le supraconscient, la transe sans mental, soushoupti. Dans la mesure où ce mouvement est complet toutes les perceptions qu'il avait auparavant acceptées lui deviennent irréelles — illusion, Maya. C'est sur son chemin vers l'immersion.

Le Mâyâvâda, par conséquent, avec son accent unique sur le Nirvana, mis à part ses déficiences en tant que théorie mentale des choses, sert un grand but spirituel, et en tant que sentier, peut mener très haut et très loin. Et même, si le Mental était le dernier mot et qu'il n'y avait rien au-delà sauf le pur Esprit, je ne serais pas opposé à l'accepter comme la seule porte de sortie. Car ce que le mental avec ses perceptions et le vital avec ses désirs ont fait de la vie dans ce monde est un bien vilain gâchis; et s'il n'y avait rien de mieux à en espérer, le plus court chemin vers la sortie serait le meilleur. Mais mon expérience est qu'il y a quelque chose au-delà du Mental; le Mental n'est pas ici-bas le dernier mot de l'Esprit.

Le Mental est une conscience d'ignorance et ses perceptions ne peuvent être que fausses, mélangées ou imparfaites — même quand elles sont vraies, un reflet partiel de la Vérité et non le corps même de la Vérité. Mais il y a une Conscience-de-Vérité, non seulement statique et introspective, mais aussi dynamique et créatrice, et je préfère aller vers elle, voir ce qu'elle a à dire sur les choses et ce qu'elle peut faire plutôt que de m'éloigner des choses par le raccourci qu'offre l'Ignorance comme sa propre fin.

Cependant, je n'aurais pas d'objection si votre attirance pour le Nirvana n'était pas seulement une humeur du mental et du vital, mais une indication de la vraie route du mental et de l'issue de l'âme. Mais il me semble que ce n'est que le recul du vital devant ses propres désirs déçus dans une insatisfaction extrême, non l'âme sautant joyeusement vers son vrai sentier. Ce vaïrâgya est lui-même un mouvement vital; le vaïrâgya vital est l'envers du désir vital — bien que le mental soit évidemment là pour donner des justifications et dire "d'accord". Même ce vaïrâgya, s'il est exclusif et pointe dans une seule direction, peut mener au Nirvana ou en indiquer la voie.